De la France à la Scandinavie, la grande tradition européenne des jardins partagés

 

Cet article propose une analyse comparative de l'évolution des jardins ouvriers et familiaux en Europe, en se concentrant sur les trajectoires de l'Allemagne (Schrebergarten), de la France (jardins ouvriers) et de la Suède (koloniträdgårdar). Bien que partageant des origines philanthropiques communes au XIXe siècle, ancrées dans la réponse à l'insalubrité urbaine et la question sociale, ces espaces ont divergé au cours du XXe siècle sous l'influence de modèles politiques distincts : le paternalisme en France, une institutionnalisation stricte voire socialiste en Allemagne, et l'intégration au projet égalitaire du folkhemmet en Suède. Aujourd'hui, face à une pression foncière accrue et à la gentrification verte, ces modèles nationaux révèlent des tensions similaires entre productivité vivrière, loisir esthétique et écologie urbaine, tout en conservant des spécificités réglementaires et culturelles fortes. L'étude s'appuie sur une synthèse de données historiques et sociologiques pour interroger l'avenir de ces espaces dans la ville durable du XXIe siècle.

 

L'histoire urbaine européenne de la fin du XIXe siècle est indissociable de la Révolution industrielle et de ses corollaires : l'exode rural massif, la densification incontrôlée des villes et l'émergence d'une "question sociale" centrée sur les conditions de vie du prolétariat. Dans ce contexte d'insalubrité et de déracinement, le jardin ouvrier émerge non pas comme un simple loisir, mais comme un instrument politique et hygiéniste majeur.

Si l'impulsion initiale est largement partagée à travers l'Europe - offrir un coin de terre pour "moraliser" l'ouvrier et compléter son alimentation -, les trajectoires nationales empruntées par l'Allemagne, la France et la Suède révèlent des divergences profondes. Comment trois nations, partant d'une prémisse philanthropique identique, ont-elles abouti à des modèles contemporains si distincts, allant de la rigueur fédérale allemande à la flexibilité associative française et à l'esthétique communautaire suédoise ?

 

I. Racines communes : l'âge philanthropique (1860-1900)

La seconde moitié du XIXe siècle voit les villes européennes doubler, voire tripler de volume. À Berlin, Paris ou Stockholm, la classe ouvrière s'entasse dans des logements exigus, souvent insalubres, propices à la propagation de la tuberculose et à l'alcoolisme. L'accès à la nature est rompu. Face à ce constat, les élites bourgeoises, médicales et religieuses conçoivent le jardin comme un "poumon" sanitaire et un stabilisateur social.

© Photo : Berlin photographien 1880-1930 Alexanderplatz Stadtmuseum Berlin

 

En Allemagne, le mouvement trouve son origine à Leipzig. Bien que le nom Schrebergarten rende hommage au Dr Daniel Gottlob Moritz Schreber, pédagogue et orthopédiste prônant l'exercice physique pour la jeunesse, c'est son gendre, Ernst Hauschild, qui fonde la première association en 1864. Initialement destinés aux jeux des enfants, ces espaces sont rapidement bordés de parcelles cultivées par les parents.

En France, l'initiative est marquée par le paternalisme catholique et patronal. L'abbé Jules Lemire, député-maire d'Hazebrouck, fonde la Ligue du Coin de Terre et du Foyer en 1896. Son action dans le Nord industriel (Lille, Roubaix) vise explicitement à éloigner l'ouvrier du cabaret ("l'assommoir") en lui redonnant la dignité de la propriété et du travail de la terre.

En Suède, l'impulsion vient d'Anna Lindhagen, sociale-démocrate et militante des droits des femmes. Après avoir visité des jardins ouvriers à Copenhague et en Allemagne, elle introduit le concept à Stockholm en 1906. Avec son amie Anna Åbergsson, elle fonde l'association des jardins coloniaux (Föreningen Koloniträdgårdar), ciblant spécifiquement les familles ouvrières nombreuses de la capitale.

Au tournant du siècle, les objectifs sont alignés : santé publique (air pur, exercice), moralisation (valeurs familiales contre vices urbains) et subsistance (apport alimentaire direct). Le jardin est alors un outil de paix sociale conçu par les élites pour les classes populaires.

© Photo : Eriksdalslunden tidigt 1900-tal

 

II. Divergences idéologiques : trois modèles nationaux (1900-1989)

L'Allemagne connaît une explosion des jardins durant l'âge d'or industriel (1900-1945). En 1926, on compte déjà plus de 400 000 parcelles, particulièrement dans le bassin de la Ruhr et à Berlin. Les deux guerres mondiales renforcent leur rôle vital pour la survie alimentaire (les "jardins de la faim").

La divergence majeure s'opère après 1945 avec la partition du pays. En RDA (Allemagne de l'Est), le jardinage est institutionnalisé sous une forme contrainte. Le Kleingarten devient un espace régulé où la production est surveillée : la loi impose souvent qu'un tiers de la surface soit consacré aux cultures maraîchères pour pallier les pénuries du système de distribution d'État. Le travail collectif y est valorisé, ancrant le jardin dans l'idéologie socialiste.

© Photo : 1923, Erste Sanierungsarbeiten an einem Häuschen auf einer Kleingartenanlage sind fällig.

 

En France, le mouvement croît régulièrement, atteignant 56 000 parcelles en 1926. Cependant, l'étiquette "ouvrière" reste forte. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le pays compte environ 250 000 jardins.

Un tournant s'opère avec la loi de 1952, qui rebaptise officiellement les "jardins ouvriers" en "jardins familiaux". Ce changement sémantique vise à ouvrir ces espaces aux classes moyennes émergentes et à gommer la connotation caritative.

Malgré cela, les décennies 1950 à 1980 marquent un net déclin : l'urbanisation massive (grands ensembles) et la pression foncière détruisent de nombreuses parcelles, tandis que l'image du jardinier reste attachée à une culture populaire parfois dépréciée.

© Photo : https://pietondeparis.canalblog.com/archives

 

En Suède, les jardins (koloniträdgårdar) s'intègrent organiquement au projet de société social-démocrate, le folkhemmet ("la maison du peuple"). Durant l'âge d'or (1930s-1970s), ils incarnent l'accès égalitaire à la nature et aux loisirs pour tous, transcendant la simple nécessité alimentaire.

L'esthétique y joue un rôle central, influencée par le concept de hygge (confort, convivialité). Les associations gèrent les espaces de manière collective et démocratique, avec des règles strictes sur l'apparence des cabanons (les célèbres stugor colorés), faisant de ces lieux des parcs semi-publics soignés, fierté de la communauté.

© Photo : https://historia.hel.fi/sv/media/176

 
 

III. Tableau comparatif des modèles actuels

Aujourd'hui, les structures juridiques et sociologiques diffèrent sensiblement, comme l'illustre le tableau suivant :

 

IV. Mutations contemporaines : enjeux du XXIe siècle

La renaissance de l'intérêt pour le jardinage urbain se heurte à la densification des métropoles. À Berlin comme à Stockholm, les listes d'attente pour obtenir une parcelle dépassent souvent 10 ans, témoignant d'une "gentrification verte". En France, la pression foncière menace régulièrement les jardins historiques de proche banlieue, transformant la gestion des cabanons en conflit politique : la tolérance envers l'habitat précaire (phénomène de "cabanisation") recule face aux normes d'urbanisme.

 

L'usage productiviste recule au profit de l'écologie. Les jardins deviennent des conservatoires de biodiversité, des lieux d'expérimentation de la permaculture et de compostage collectif. En Suède, cette dimension écologique s'aligne avec une tradition de respect de la nature, tandis qu'en France, elle devient un vecteur de lien social via les "jardins partagés", forme plus souple et communautaire que le jardin familial parcellaire traditionnel.

En Allemagne, la loi fédérale de 1983 (Bundeskleingartengesetz) fige un modèle protecteur mais rigide : la règle du "tiers potager" est parfois vécue comme une contrainte par les nouvelles générations aspirant à plus de loisir. En Suède, l'équilibre entre la liberté individuelle et l'esthétique collective ultra-réglementée des associations crée parfois des frictions, bien que le modèle consensuel perdure.

 

V. Perspectives : vers quels modèles ?

L'avenir des jardins européens oscille entre deux pôles. D'un côté, un impératif productif et social (nourrir et insérer), héritier de l'histoire ouvrière, qui reste pertinent en temps de crise économique. De l'autre, une aspiration à la biodiversité urbaine et au loisir, portée par des citadins plus aisés.

L'exportabilité des modèles est questionnée : le modèle communautaire anglo-saxon (Community Gardens) influence de plus en plus les nouvelles créations en France, remettant en cause le découpage parcellaire individuel hérité du XIXe siècle. La démocratisation de l'accès à ces espaces, menacée par l'allongement des files d'attente et l'embourgeoisement des usagers, reste le défi majeur pour que le "coin de terre" ne devienne pas un privilège de classe.

 

Bibliographie :

  • Cabedoche, P. & Pierson, M. (2019). Cent ans d'histoire des jardins ouvriers, 1896-1996. Créaphis.

  • Heimdahl, J. & Sjölin, E. (2022). Urban Allotments in the Swedish Welfare State: Social and Ecological Perspectives. Scandinavian Journal of History.

  • Consalès, J.N. (2019). Les jardins collectifs : une utopie urbaine de retour ?. Géoconfluences.

  • Weber, H. & Gojart, M. (2018). Garden Colonies in the GDR: Between Niche and State Control. Journal of Contemporary History.

  • Bundeskleingartengesetz (BKleingG). (1983). Loi fédérale sur les petits jardins, Allemagne.

  • Loi n° 52-894 du 26 juillet 1952 modifiant la dénomination des jardins ouvriers, France.

 
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