Comment des femmes cultivent leur héritage loin de leurs terres d’origine

 

Dans des fermes aux contours très différents - une parcelle organique en Californie et un potager japonais méticuleusement cultivé en Touraine - deux pratiques agricoles émergent comme autant de réponses sensibles aux dynamiques contemporaines de l’alimentation, du climat et des héritages culturels. D’un côté, à Sebastopol, Californie, Kristyn Leach fait du Gohyang Seed Campus un centre de préservation et d’adaptation de semences héritées de cultures asiatiques et moyen-orientales, tout en l’inscrivant dans un mouvement de résistance aux monopoles de l’agroindustrie et au déclin de l’agrobiodiversité locale. De l’autre, en France, Anna Shoji, maraîchère japonaise installée en Touraine, cultive et partage des légumes japonais traditionnellement rares dans l’Hexagone, créant un pont vivant entre les agricultures du Japon et celles de l’Europe occidentale.

À première vue, leurs projets semblent éloignés. L’une travaille principalement avec des semences, l’autre avec des légumes adultes. Pourtant, une lecture anthropologique révèle des convergences fortes : la circulation des savoirs agricoles au-delà des frontières, la valorisation de patrimoines vivants et la réponse à des transformations socio-écologiques radicales.

 

Mémoire, adaptation et résistance

À Sebastopol, Kristyn Leach et ses pairs de Second Generation Seeds s’attachent à des variétés de semences que l’agriculture commerciale a reléguées aux marges. Ils récupèrent des graines de plantes comme la molokhia, cultivées traditionnellement en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient, et les sélectionnent pour leur capacité à prospérer dans les étés secs californiens. Leur démarche n’est pas seulement technique : elle s’inscrit dans un horizon culturel et politique, où la préservation des semences devient un acte de résistance face à l’homogénéisation des agricultures contrôlées par quelques grandes entreprises. Cela passe par une réaffirmation de récits ancestraux et une reconnexion à des pratiques paysannes multiples - qu’il s’agisse de semer selon des cycles saisonniers ou de comprendre la dynamique du sol vivant.

© Photo: Alec MacDonald

 

© Photo: Alec MacDonald

L’enjeu pour ces agriculteurs n’est pas uniquement de conserver des variétés exotiques. Il s’agit aussi de créer des réponses locales aux défis du climat, en cultivant des semences qui résistent à la sécheresse, à la chaleur et aux perturbations écologiques. Leur travail est fondé sur une compréhension fine des relations entre climat, génétique et communauté; une compréhension qui se construit souvent par l’observation pratique, l’apprentissage entre pairs et la mise en partage de connaissances vivantes, loin des circuits scientifiques formels.

Dans ce cadre, la semence cesse d’être un simple objet agricole pour devenir un vecteur de sens et de mémoire collective, incarnant des trajectoires historiques et des réponses contemporaines aux vulnérabilités écologiques. La démarche de Leach vise ainsi à préserver ces savoirs pour de nombreuses générations, non comme des reliques, mais comme des éléments actifs de futurs agricoles possibles.

 

Cultiver des légumes japonais en France

À Ligueil, en Indre-et-Loire, Anna Shoji a choisi une autre porte d’entrée dans l’agriculture sensible à l’histoire culturelle. Yasai, sa ferme de légumes japonais, n’est pas seulement une production maraîchère : c’est aussi un espace de traduction des savoirs culinaires et agronomiques japonais dans un contexte français. Ayant grandi dans une culture japonaise fortement liée aux saisons et à l’attention portée à chaque légume, Anna a cherché à introduire des variétés d’espèces japonaises souvent absentes des circuits habituels en France, tel que du shiso aux concombres japonais, en passant par des légumes tels que le myoga ou certaines variétés de navets.

© Photo Nouvelle République

 
 

© Photo Financial Times

L’approche d’Anna Shoji est fondée sur un respect profond du rythme naturel et de la saisonnalité, influencée par des inspirations telles que la permaculture, ainsi que par une pratique attentive du sol et des cycles de croissance. Contrairement à une logique purement productive, Anna met l’accent sur la qualité intrinsèque des variétés, leur adaptation au climat local et leur intégration culturelle à travers la cuisine et la convivialité. Ses légumes sont appréciés autant par des restaurateurs parisiens que par des amateurs curieux, qui découvrent à travers eux des façons nouvelles de goûter et de penser l’agriculture vivante.

Cette démarche n’est ni nostalgique ni purement esthétique : elle mobilise des connaissances accumulées dans des contextes très différents, puis les transforme pour les rendre pertinentes dans un territoire nouveau. En cultivant ces légumes, Anna perpétue une circulation de savoirs agricoles, hérités, adaptés, recomposés, qui nourrit autant la terre que l’imaginaire collectif d’une agriculture possible ailleurs.

 

Les points de convergence dans la circulation des savoirs

Plus qu’une simple comparaison de portraits, l’analyse de ces deux parcours révèle une logique commune de circulation des savoirs agricoles. Dans les deux cas, il ne s’agit pas de transposer des modèles figés, mais de faire dialoguer des héritages avec des conditions locales spécifiques.

Pour Kristyn Leach, cela implique d’adapter des semences traditionnelles aux climats méditerranéens californiens, en intégrant des techniques de sélection empirique et des pratiques communautaires de partage de connaissances. Pour Anna Shoji, cela consiste à réintroduire des légumes japonais dans un contexte européen, tout en respectant leur qualité gustative, leur saisonnalité et leur intégration culturelle. Dans les deux cas, la transmission n’est pas un retour au passé, mais une recomposition créative de savoirs agricoles qui intègrent des histoires, des formes de vie et des adaptations locales.

© Photo of Kristyn Leach - NBCU Academy

 

Ces projets dialoguent aussi avec les enjeux contemporains de l’agriculture mondiale, qu’il s’agisse de lutter contre la standardisation des semences ou de revitaliser des traditions culinaires par leur culture. Ils montrent que, loin d’être des pratiques isolées ou régressives, les savoirs paysans circulent, se transforment et deviennent des pièces vivantes d’un héritage écologique pluriel.

Dans un monde confronté à la perte rapide de biodiversité, à la domination des semences brevetées et à l’homogénéisation alimentaire, les initiatives de Leach et Shoji offrent des modèles contrastés mais complémentaires : l’une met l’accent sur la préservation des semences et des adaptations climatiques, l’autre sur l’introduction qualitative de variétés culturelles et gastronomiques. Ensemble, elles incarnent une anthropologie du vivant appliquée, faite de gestes, d’apprentissages et de partages - un rappel que l’agriculture ne se résume pas à produire, mais aussi à apprendre, transmettre et habiter des mondes pluriels.

© Photo Yasai.fr

 

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