L’administration détruit-elle l’agriculture?
On le constate, de manière diffuse mais insistante, dans de nombreux pays : l’agriculture est devenue un espace saturé de normes, de calendriers, de formulaires, de contrôles. Et tandis que les normes et les législations pèsent sur le monde agricole, une question revient, sans détour : ceux qui font, ceux qui nourrissent, sont-ils écrasés par le poids des administrations et des brueaucraties?
Pour éclairer cette tension, la Tanzanie des années 1970 offre un cas-limite : une politique où l’État ne se contente pas d’encadrer la production, mais entreprend de recomposer l’habitat rural lui-même.
Quand l’état a voulu redessiner la paysannerie
En 1967, sous l'impulsion de la Déclaration d’Arusha, la Tanzanie s’engage dans une transformation sociale inédite : l’Ujamaa, ou « l’esprit de famille ». La promesse est alors de rompre avec l’isolement rural pour rapprocher les services essentiels - écoles, cliniques, accès à l'eau - d'une population historiquement dispersée sur ses terres de culture. Dans cette vision politique, le regroupement en villages n’est pas qu’une simple logistique ; c’est une condition sine qua non du développement et un outil de remodelage de la conscience collective.
Cette ambition se traduit, entre 1967 et 1977, par l'un des mouvements de réinstallation les plus massifs du XXe siècle, déplaçant environ dix millions de Tanzaniens de leurs exploitations traditionnelles vers des noyaux villageois institués par l'État. À partir de 1974, avec le déploiement de l’Operation Vijiji, notamment dans la région de Mwanza, cette villagisation s'accélère pour devenir une véritable mécanique de précision. Sur le terrain, l'espace agraire est rationalisé : les parcelles sont redistribuées, les axes de circulation sont tracés à la règle et les autorités locales sont mobilisées pour ancrer les populations dans une géographie nouvelle.
En rapprochant les maisons, parfois en rangées parfaitement alignées, le village devient un point fixe, une unité de mesure que l’État peut enfin desservir, mais aussi surveiller. Cette recherche de « lisibilité » est le pivot du projet : elle permet à l'administration de compter, d’organiser, de convoquer et de planifier. Mais derrière cette volonté de rendre le monde paysan transparent pour l'État, s'opère une rupture profonde avec le savoir écologique local, où l'emplacement de chaque ferme répondait autrefois à une lecture fine du sol, des sources et des micro-climats.
La mise en ordre et ses frottements : entre droit administré et fatigue du sol
Le déplacement forcé, s'il se veut une ligne droite sur les cartes de l'administration, vient se fracasser contre la complexité des trajectoires familiales. Comme le rapporte l'anthropologue Kelly Askew, cette migration intérieure est une histoire de pertes et de négociations silencieuses. Des terres ancestrales sont abandonnées, contestées, puis parfois partiellement récupérées au prix de longues démarches administratives ou de jeux d'influences locales. Ce mouvement n'est d'ailleurs jamais totalement figé : partout apparaissent des récits de retour vers les mahame, ces anciennes exploitations délaissées, signe que la greffe étatique ne parvient pas toujours à supplanter l'attachement organique au lieu d'origine.
Sous la plume de la bureaucratie, le statut même du territoire bascule. La terre cesse d'être cet espace vivant, cultivé selon des cycles ancestraux, pour devenir un objet d'allocation, un droit distribué par le haut, un espace malléable que l'on recompose au nom d'un impératif national. Cette mutation reconfigure violemment le rapport au travail. Dans certains villages, l'utopie communautaire tente de s'incarner à travers des champs collectifs, rythmés par des calendriers fixes et des brigades de travailleurs. Mais pour beaucoup, ces dispositifs sont vécus comme une corvée épuisante, une rupture de sens que résume avec amertume un témoignage recueilli par Askew : « rien à part la fatigue ».
L’échec de la normalisation écologique
La villagisation finit par heurter une réalité que les cartes ignorent : l’agriculture n’est pas une simple chaîne de production, mais une lecture sensible et continue du milieu. Un relief particulier, une exposition au soleil, la nature changeante d'un sol ou la distance exacte à un point d'eau ne sont pas des détails, mais les piliers qui structurent les routines paysannes. En déplaçant les habitations pour les aligner, l'État a mécaniquement allongé les trajets vers les champs, perturbé les aires de pâturage et provoqué une concentration inédite de la demande en bois de chauffe autour des nouveaux noyaux villageois, rompant ainsi des équilibres écologiques locaux patiemment construits.
Les analyses contemporaines de la politique de villagisation soulignent d'ailleurs ce point de rupture : les contraintes biophysiques ne se laissent pas normaliser par décret. Une politique de regroupement, aussi cohérente soit-elle sur le papier, se heurte à la résistance d'une nature qui ne se laisse pas simplifier. C’est ici que l’on saisit tout le sens de la « bureaucratisation » de l’agriculture. Il ne s’agit pas seulement d’un ajout de procédures administratives, mais de la substitution d'une intelligence par une autre : on a tenté de remplacer la connaissance située, celle qui s’adapte aux saisons, au terrain et aux micro-variations du vivant, par une intelligence de l'unité, de la règle et du plan.
Quarante ans plus tard, l’héritage d’une utopie géométrique
L’intérêt des travaux de Kelly Askew est de se placer quarante ans après l’expérience Ujamaa. Dans la région de Mwanza, la politique socialiste a laissé des traces qui dépassent les simples ruines. Si le projet a été officiellement mis en sourdine au milieu des années 1980, l’enquête montre une matière mémorielle dense : des souvenirs ambivalents où la perte côtoie l’adaptation. Ce que l’anthropologue appelle la « moralisation du collectivisme » est devenu un langage pour juger le présent. Une phrase résume cette sédimentation : « Après 1974, les gens se sont habitués à vivre ici ». Ce n’est pas un éloge, mais le constat d’une reconstruction de routines au sein d’une forme imposée.
Le cas tanzanien rend visible un mécanisme universel : quand l’administration cherche à « faire système », elle redéfinit ce qui compte. Elle privilégie le mesurable (lots, surfaces, obligations) au détriment du sensible (micro-écologies, ajustements locaux). Ce faisant, elle transforme la figure de l’agriculteur : il n’est plus le dépositaire d’un art de faire situé, mais l’opérateur d’un dispositif.
La villagisation montre jusqu’où peut aller cette logique lorsqu’elle devient un projet total. Quarante ans plus tard, elle rappelle que les politiques ne s’arrêtent jamais vraiment. Elles survivent dans les paysages, dans les manières d’habiter et dans les récits de ceux qui ont appris à protéger leur savoir face à la planification.
Pour aller plus loin :
Askew, K., Maganga, F., & Odgaard, R. (2013). "Of Land and Legitimacy: A 40-Year History of Villagization in the Yaisiro District, Tanzania". Anthropologie et Sociétés, vol. 37, n° 2, p. 193-219. Étude longitudinale sur la mémoire et la sédimentation sociale du projet Ujamaa.
Scott, J. C. (1998). Seeing Like a State: How Certain Schemes to Improve the Human Condition Have Failed. Yale University Press. Le chapitre 7 est entièrement consacré à la villagisation en Tanzanie comme exemple de "haute modernité" autoritaire.
Schneider, L. (2014). Government of Development: Peasants and Politicians in Postcolonial Tanzania. Indiana University Press. Analyse historique et sociologique de la transition entre l'administration coloniale et les politiques de développement de Nyerere.

