Dry farming : nommer sans réduire les agricultures de la rareté

 

Le terme dry farming circule aujourd’hui dans des contextes marqués par la raréfaction de l’eau, les transformations climatiques et la recherche de formes agricoles moins dépendantes de l’irrigation. Sa diffusion récente donne parfois l’impression qu’il désigne une innovation technique contemporaine, adaptée aux contraintes actuelles. Pourtant, le mot recouvre des pratiques bien plus anciennes, issues de trajectoires multiples et inscrites dans des contextes écologiques et culturels spécifiques.

 

Dans les définitions agronomiques classiques, le dry farming désigne un mode de culture reposant sur l’humidité résiduelle du sol, sans recours à une irrigation régulière. L’eau mobilisée par les plantes provient exclusivement des précipitations antérieures, stockées dans les horizons profonds. Une telle définition reste toutefois insuffisante. Elle décrit un principe, mais ne rend pas compte des conditions de sa mise en œuvre : préparation du sol, gestion de la structure et de la porosité, contrôle de l’évaporation, choix variétaux, temporalités d’intervention. Cultiver sans irrigation ne relève pas d’une absence d’action, mais d’une intensification de l’attention portée au milieu, jusque dans des gestes précis comme le choix de la profondeur de semis ou le moment du travail du sol.

 

Un vocabulaire récent pour des pratiques anciennes

L’histoire du terme est située. Dans le monde anglophone, dry farming se formalise à la fin du XIXe siècle, notamment dans les Grandes Plaines nord-américaines, où il accompagne le développement d’une agronomie visant à maintenir la production en contexte semi-aride. Cette généalogie lexicale ne doit pas être confondue avec l’origine des pratiques elles-mêmes. L’apparition d’un mot dans un corpus scientifique ne coïncide pas avec l’émergence des savoirs qu’il désigne.

Des formes de culture reposant sur la seule eau de pluie existent depuis longtemps dans des régions où l’irrégularité des précipitations impose d’autres rapports à la production. Dans ces contextes, l’enjeu n’est pas de compenser un déficit hydrique par des apports externes, mais d’organiser la captation, la conservation et l’utilisation différée de l’eau disponible. Le dry farming, en tant que catégorie, agrège ainsi des expériences dispersées, souvent élaborées en dehors des cadres agronomiques dominants.

 

Cultiver avec peu d’eau : une intelligence située

Dans le sud-ouest nord-américain, les sociétés pueblo ont développé des systèmes agricoles capables de fonctionner sous des régimes pluviométriques faibles et irréguliers. L’organisation des parcelles, le recours à des aménagements micro-topographiques, l’utilisation de matériaux favorisant la rétention d’humidité ou encore la dispersion des cultures traduisent une connaissance fine des dynamiques locales. Ces dispositifs ne relèvent pas d’une optimisation abstraite, mais d’un ajustement continu à des conditions spécifiques.

Chez les Hopi, certaines de ces pratiques sont encore mobilisées. Le semis profond du maïs, destiné à atteindre des réserves d’humidité situées en profondeur, illustre une manière d’articuler geste technique et compréhension du sol. Toutefois, ces pratiques ne peuvent être isolées de leur cadre social et cosmologique. Les choix agricoles s’inscrivent dans des systèmes de transmission, des rapports au territoire et des formes d’organisation collective qui excèdent largement la seule dimension productive.

Image : Dr. Michael Kotutwa Johnson, descendant Hopi, pratique une agriculture sans irrigation transmise au sein de son peuple depuis plus de deux millénaires.
Source : Indigenous Resilience Center, “The Man Working to Sustain Hopi Dry Farming in Arizona”.

 

Des formes multiples dans d’autres régions du monde

Limiter l’analyse à l’Amérique du Nord reviendrait à reconduire une lecture partielle. D’autres formes de gestion de l’eau et de culture sous contrainte hydrique se déploient dans des contextes variés.

Dans le Sahel, les techniques de type zaï reposent sur la concentration locale des eaux de pluie et du ruissellement, en même temps que de la matière organique. Ces dispositifs permettent de restaurer des sols dégradés et de relancer des dynamiques de fertilité. Dans les régions méditerranéennes, certaines agricultures traditionnelles s’appuient sur une gestion fine des sols et des espacements, afin de limiter la concurrence hydrique entre plantes. Dans les Andes, les systèmes de terrasses et les aménagements hydrauliques contribuent à stabiliser les ressources en eau, parfois en combinant gestion de l’eau et culture pluviale.

Ces exemples, parmi d’autres, montrent que les pratiques regroupées sous le terme dry farming ne constituent pas un ensemble homogène. Elles renvoient à des réponses situées, élaborées dans des contextes écologiques, historiques et sociaux distincts.

 

Ce que le mot simplifie

L’usage contemporain du terme tend parfois à homogénéiser ces pratiques en les ramenant à une logique technique unique : produire avec moins d’eau. Une telle simplification masque plusieurs dimensions.

D’une part, elle invisibilise les conditions sociales et culturelles de production de ces savoirs. D’autre part, elle reconduit implicitement une hiérarchie dans laquelle les agricultures irriguées apparaissent comme des formes abouties, tandis que les cultures pluviales seraient perçues comme des adaptations contraintes. Or, dans de nombreux contextes, ces pratiques constituent des systèmes cohérents, durables et ajustés à leur environnement, et contribuent à requalifier ces pratiques en innovations, au risque d’effacer leurs histoires et leurs porteurs.

Les travaux de la FAO sur les agricultures de zones arides rappellent que les techniques de collecte, de stockage et de gestion de l’eau issues de savoirs locaux restent, dans de nombreuses régions, parmi les plus robustes face aux aléas climatiques. Elles ne relèvent pas d’un passé révolu, mais d’une continuité d’usage.

 

Bibliographie :

 
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Et si l’on apprenait à cultiver avec l’eau déjà présente dans le sol ?