Ethnobotanique - Derrière le mot, des mondes de savoirs
Il y a des mots qui arrivent dans une conversation comme s’ils allaient tout clarifier.
Ethnobotanique fait partie de ceux-là. Le terme semble précis, presque rassurant. Il donne l’impression qu’il suffirait de réunir deux domaines - les plantes et les sociétés humaines - pour obtenir une définition stable. Mais dès qu’on écoute vraiment ce qui se dit dans un jardin, dans une cuisine ou au cours d’une visite de ferme, le mot déborde. Il ne désigne pas seulement un champ d’étude. Il ouvre sur des manières de nommer, de soigner, de cultiver, de transmettre.
Au sens strict, l’ethnobotanique est l’étude systématique des savoirs botaniques d’un groupe social et de ses usages des plantes disponibles localement, qu’il s’agisse d’alimentation, de médecine, de vêtements, de matériaux ou de rituels. Le National Park Service américain la formule plus simplement : c’est l’étude de la manière dont les plantes sont utilisées par les gens. Cette simplicité a le mérite d’ouvrir le champ : on ne parle pas seulement de remèdes, mais aussi de nourriture, de techniques, de cosmologies, de façons d’habiter un territoire.
Ce que le terme contient, pourtant, ne se réduit pas à une liste de fonctions. Une plante n’est jamais seulement comestible, médicinale ou textile. Elle est prise dans une langue, dans un geste appris, dans une mémoire familiale, dans une saison, dans un lieu. Elle appartient à une manière de vivre avec le territoire. Kew Gardens rappelle que l’ethnobotanique explore les relations complexes et dynamiques entre les humains et les plantes, à la croisée de la botanique et des sciences sociales. Le mot important, ici, est dynamique. Il dit que ces savoirs ne sont pas figés. Ils circulent, se transforment, s’adaptent, parfois se fragilisent
Cela change la manière de regarder. On ne parle plus seulement d’un patrimoine à conserver, mais de connaissances vivantes. Dans certaines communautés, une plante nourrit à un moment de l’année, soigne à un autre, sert de matériau ailleurs, et reste liée à des récits ou à des usages rituels qu’aucune fiche botanique ne peut entièrement restituer. Kew, à travers sa collection d’economic botany, documente plus de 100 000 objets issus des usages humains des plantes et des champignons : aliments, remèdes, vêtements, instruments, combustibles, objets du quotidien. Cette diversité montre l’ampleur du lien entre vie sociale et monde végétal.
Mais documenter n’est pas une opération neutre. L’histoire de l’ethnobotanique croise aussi celle des empires, des collectes coloniales, de la circulation forcée des plantes et de l’appropriation des savoirs. Kew le reconnaît explicitement lorsqu’il évoque le rôle de la botanique économique dans l’expansion impériale britannique et dans l’extraction des ressources végétales à l’échelle mondiale. Cette histoire oblige à une vigilance éthique : décrire un savoir ne signifie ni le posséder, ni pouvoir l’arracher à celles et ceux qui le portent.
Sur le terrain, cette vigilance commence souvent par quelque chose de très simple : écouter plus lentement. Beaucoup de savoirs végétaux ne se présentent pas sous forme de définition. Ils apparaissent dans une précision de vocabulaire, dans une manière de toucher une feuille, dans un dosage que personne n’a jamais écrit, dans un souvenir d’enfance qui sert aussi d’instruction technique. Une plante peut être connue sans être immédiatement traduisible. Son nom change d’une langue à l’autre ; son usage, lui, reste attaché à une pratique, à une confiance, à une relation.
C’est sans doute ce que l’ethnobotanique permet de mieux voir : les plantes ne relèvent pas seulement de la nature, au sens abstrait du terme. Elles appartiennent à des mondes habités. Elles relient des personnes à des sols, des familles à des remèdes, des communautés à des paysages, des exils à des goûts qu’on croyait perdus. Elles transportent bien plus qu’une fonction. Elles transportent des façons de vivre.
Chez Vergers du Monde, cette réalité n’a rien de théorique. Quand une personne reconnaît une graine, une écorce, une infusion ou une feuille séchée, elle ne partage pas uniquement une information botanique. Elle ramène avec elle un morceau de territoire, une méthode de culture, un souvenir de soin, parfois une langue entière condensée dans le nom d’une plante. L’ethnobotanique, dans ce cadre, n’est pas un savoir sur les autres. C’est une attention portée à ce qui circule entre les plantes, les mémoires et les mondes.
Bibliographie :
Britannica, définition de l’ethnobotanique : https://www.britannica.com/science/ethnobotany
National Park Service - Plants & Ethnobotany : https://www.nps.gov/cajo/learn/nature/plants.htm
Kew Gardens - Economic Botany Collection : https://www.kew.org/science/collections-and-resources/collections/economic-botany-collection
Kew Gardens - Ethnobotanical insights into changing enset farming in Ethiopia : https://www.kew.org/read-and-watch/ethnobotanical-insights-enset-ethiopia