Lire les têtards : savoirs traditionnels dans l'agriculture mauricienne

Note de la rédaction

Vagish Ramborun, docteur en agronomie, est agronome et pédologue à Maurice, où il a consacré sept années à la recherche sur les savoirs indigènes et traditionnels au service d'une agriculture résiliente au changement climatique.

Ce qui rend son regard singulier ? Il possède deux vocabulaires à la fois : celui du scientifique et celui du planteur. Il sait ce que dit la recherche, et il sait pourquoi c'est souvent la méthode du planteur qui survit.

Les photographies ont été prises par l'auteur dans le sud de Maurice.

 

Microclimats et diversité des sols

Malgré ses quelque 2 040 km², Maurice présente un mélange de sols et de microclimats qui n'appartient qu'à elle. On compte environ vingt microclimats autour de l'île, déterminés par l'altitude, les vents, la pluviométrie et la température. L'île de Maurice s'est formée par une série d'épisodes volcaniques, ce qui en fait une île volcanique. De fait, la plupart des sols sont d'origine basaltique. Les principaux types de sols que nous avons sont les Ferralsols (sols rougeâtres et bruns), les Regosols (sols sableux) et les Vertisols (sols sombres).

Source : Raja, Nussaïbah & Aydin, Olgu (2019). Trend analysis of annual precipitation of Mauritius for the period 1981–2010. Meteorology and Atmospheric Physics*, 131, 1-17. doi:10.1007/s00703-018-0604-7*

 

Agriculture littorale et savoirs indigènes

De génération en génération, les planteurs ruraux et les petits exploitants se sont adaptés au changement climatique grâce aux savoirs indigènes et traditionnels (SIT). Les SIT sont la somme des expériences accumulées par les planteurs au fil du temps et des générations, bâties sur l'expérimentation, les croyances religieuses, les essais et les erreurs, et les circonstances. Historiquement, on reconnaît aux SIT une contribution majeure aux progrès de l'agriculture dans le monde : domestication des plantes cultivées et des animaux d'élevage, développement de la traction animale, conservation des ressources agro-biologiques, échanges d'espèces végétales et animales.

Les figures ci-dessous montrent comment un ou deux planteurs du sud de Maurice ont repris une pratique traditionnelle ancienne, le paillage. Autrefois, les planteurs utilisaient de grandes feuilles — de bananier, par exemple — comme paillis, pour protéger les plants du soleil brûlant, du vent et des oiseaux ; et lorsque les feuilles venaient à manquer, ils les remplaçaient par de vieilles longueurs de tissu. Le tissu jouait le même rôle : retenir l'humidité du sol et protéger les jeunes plants des oiseaux. S'il n'offre pas les mêmes bénéfices qu'un paillis organique en matière de cycle des nutriments, il est tout aussi efficace pour maintenir le sol frais et limiter la levée des adventices. Il a en outre une longue durée de vie et reste peu coûteux. Comparé au paillage plastique, il est nettement supérieur : les pores du tissu permettent la circulation de l'air entre le sol et l'atmosphère, et n'entraînent donc aucune hausse de la température du sol. Cette technique inventée par les planteurs d'autrefois prouve qu'ils savent innover quand il le faut pour s'adapter aux difficultés.

 
 

Comme le montre la figure ci-dessous, dans les régions où la nappe phréatique est haute, les petits planteurs creusent parfois des bassins dans leurs champs pour y puiser l'eau d'irrigation. Ces bassins servent également à collecter l'eau de pluie. Toutefois, dans certaines zones côtières du Sud, l'eau de mer s'infiltre fréquemment à marée haute. C'est un inconvénient : l'intrusion marine rend l'eau saline, et l'eau des bassins n'est alors plus propre à l'irrigation. Des salinomètres ont donc été remis aux planteurs afin qu'ils mesurent la salinité de l'eau et puissent continuer d'irriguer tant que le taux de sel reste sous le seuil critique. Mais faute de maîtriser cet outil moderne, quelques planteurs du Sud ont choisi de revenir à une ancienne méthode issue des SIT, utilisée par les planteurs d'autrefois : la présence de têtards dans les bassins. Les planteurs savent que l'eau convient à l'irrigation lorsque des têtards y sont présents. Les têtards réagissent aux variations de salinité : ils ne sont là que lorsque l'eau est peu salée, et meurent lorsqu'elle le devient trop.

Cette observation permettait aux planteurs d'évaluer la qualité de l'eau autrefois, à une époque où ni salinomètre ni aucun autre outil moderne n'existait. Ce cas est très intéressant, car il montre à quel point les SIT peuvent rester efficaces dans le monde moderne d'aujourd'hui.

 
 

À propos de l'auteur

Vagish Ramborun, docteur en agronomie, est agronome et pédologue à Maurice. Il est titulaire d'un doctorat en agriculture durable de l'Université de Maurice, où ses recherches ont porté sur les savoirs indigènes et traditionnels au service d'une agriculture durable et résiliente au changement climatique, ainsi que d'une licence en agriculture, spécialité gestion des terres et de l'eau. Il a été assistant de recherche sur le projet de Belle Mare, qui visait à transformer un village côtier en village d'agriculture climato-intelligente : analyses de sols, d'eaux et de cultures au champ et en laboratoire, et appui à la formation des planteurs. Il a publié sur la qualité des sols et sur le carbone organique des sols sous paillage et semis direct dans les sols mauriciens. Il est Associate Fellow de la Royal Commonwealth Society et cofondateur du Climate Smart Agriculture Youth Network. Il est aujourd'hui agronome au sein du groupe Medine.

 
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