Une éclipse solaire a-t-elle un effet sur les cultures ?
Et comment a-t-elle été interprétée par les sociétés humaines à travers les siècles et dans le monde ?
Le 12 août, une éclipse solaire a été visible en Europe. Elle était partielle en France, mais particulièrement importante : dans le sud du pays, près de 99 % du Soleil pouvait être occulté, tandis que l’éclipse était totale dans le nord de l’Espagne.
Au-delà des ruptures de stock de lunettes pour éclipses largement relayées dans les médias, une autre question m’a interpellée : en agriculture ou en jardinage, quel est l’impact d’une éclipse sur les cultures ? Et, ce qui attise encore plus ma curiosité : comment les sociétés agricoles du monde entier ont-elles interprété ces effets ?
D’abord, que dit la science ?
Pour une plante, une éclipse solaire est une sorte de « fausse nuit » très rapide : la lumière solaire diminue brutalement, parfois jusqu’à presque disparaître pendant quelques minutes.
Or, la lumière commande notamment la photosynthèse, l’ouverture des stomates et certains rythmes circadiens de la plante.
Des expériences menées pendant l’éclipse solaire du 29 mars 2006 sur sept cultures céréalières et légumineuses ont montré une diminution très importante de la photosynthèse : dans certains cas, le taux a été divisé par plus de cinq pendant l’éclipse.
L’expérience a été menée sur le champ expérimental de l’Université agricole d’Athènes, en Grèce. Les chercheurs ont étudié sept cultures cultivées en plein champ : blé dur, blé tendre, orge, avoine, gesse, pois et fève. À Athènes, environ 84 % du disque solaire était occulté.
Une autre étude, réalisée lors de l’éclipse solaire totale de 2017 aux États-Unis sur l’armoise tridentée (Artemisia tridentata), a observé une baisse de température d’environ 6,4 °C, ainsi que d’importants changements dans la photosynthèse et la transpiration.
Source image : Daniel Beverly, chercheur postdoctoral à l’IU Bloomington, insère des capteurs en forme d’aiguilles dans un arbre de la Morgan-Monroe State Forest afin de comprendre comment les écosystèmes et les plantes réagissent à différents stress environnementaux, comme la récente éclipse solaire totale. Photo : Teresa Mackin, Indiana University.
Imaginez une plantation en pleine journée :
lumière intense → photosynthèse normale
→ la lumière diminue brutalement
→ la température baisse
→ les stomates et les échanges gazeux changent
→ obscurité
→ puis retour brutal de la lumière.
Pour une plante, ce n’est donc pas simplement : « Oups, le Soleil disparaît. » C’est une perturbation simultanée de plusieurs signaux environnementaux. Donc oui, les éclipses solaires ont bien de vrais effets sur les plantes, mais ils restent assez limités puisque le phénomène ne dure que quelques minutes.
Une étude sur le manioc en Inde a par exemple observé que, pendant l’éclipse, la lumière pouvait devenir suffisamment faible pour que la photosynthèse soit fortement limitée.
L’expérience a été menée à Thiruvananthapuram, dans une plantation de manioc, pendant l’éclipse du 15 janvier 2010. Au maximum de l’éclipse, les chercheurs ont observé une augmentation du CO₂ d’environ 4 ppm, car la lumière était passée sous le seuil nécessaire au manioc pour maintenir sa photosynthèse.
Après le maximum de l’éclipse, le comportement des échanges de CO₂ ressemblait à ce qui se produit normalement autour du lever du Soleil : lorsque la lumière est revenue, la photosynthèse a redémarré rapidement.
Mais dans de nombreuses sociétés anciennes, le Soleil n’était pas seulement un objet astronomique.
Il était directement associé à la vie, aux saisons, à la fertilité, aux récoltes et à l’ordre du monde. Il est donc assez logique qu’une disparition soudaine du Soleil ait pu être interprétée comme un événement susceptible de menacer la fertilité de la terre. Voyons comment.
Rahu et les arbres fruitiers, Inde
Dans les traditions hindoues, l’éclipse solaire a notamment été associée à Rahu, une figure mythologique qui « dévore » ou saisit le Soleil.
Cette conception mythologique a historiquement coexisté avec des connaissances astronomiques beaucoup plus précises.
Dans son Aryabhatiya, daté de 499 de notre ère, Aryabhata expliquait les éclipses par la géométrie des ombres plutôt que par l’action de Rahu.
Mais il existe un exemple particulièrement intéressant lorsqu’on s’intéresse aux plantations.
Dans un récit de voyage du début du XIXe siècle au Ladakh, William Moorcroft décrit avoir vu des cornes de bélier insérées dans l’écorce d’abricotiers à Saspula. Lorsqu’il en demanda la raison, on lui expliqua qu’elles avaient été placées là comme offrandes propitiatoires pendant une éclipse, et que les arbres ainsi honorés étaient réputés produire sans faute une récolte des meilleurs fruits. Ce récit fut ensuite repris par l’ethnographe William Crooke.
C’est exactement le genre de tradition qui m’intéresse ici : l’éclipse n’est pas seulement un phénomène céleste ; elle entre directement dans l’imaginaire autour de la fertilité des arbres et des récoltes.
« Le Soleil est mangé », Mésoamérique
Chez les Nahuas, une éclipse solaire était appelée tonatiuh qualo, ce qui signifie littéralement « le Soleil est mangé ».
Chez les Mayas, on retrouve également l’expression Pa’al K’in, traduite par « Soleil brisé ».
Ici, le lien avec l’agriculture est moins directement documenté. Mais la disparition du Soleil avait une signification symbolique beaucoup plus large. Dans la cosmologie nahua, le Soleil faisait partie de l’ordre du monde, et sa disparition pouvait être associée à un retour temporaire de l’obscurité et du désordre.
Pour des sociétés agricoles dont la vie était étroitement liée aux saisons, à la lumière et aux rythmes du monde naturel, un tel événement pouvait difficilement être insignifiant.
Le Soleil dévoré, Chine
Dans certaines traditions chinoises, une éclipse était imaginée comme le Soleil dévoré par une créature céleste, souvent représentée sous la forme d’un dragon.
D’autres traditions mentionnent le Tiāngǒu, le « chien céleste ». Faire du bruit, notamment en frappant des tambours, faisait partie des réponses rituelles à une éclipse. Dans certaines interprétations populaires, ce bruit pouvait contribuer à effrayer la créature qui attaquait le Soleil et permettre à la lumière de revenir.
Mais, en Chine, les éclipses n’étaient pas seulement expliquées par ces créatures. Elles pouvaient également être interprétées comme des perturbations de l’ordre céleste et comme des présages concernant le souverain et l’ordre politique.
Ce qui est fascinant, c’est que l’éclipse pouvait ainsi devenir un événement collectif : le ciel était temporairement perturbé, et les humains répondaient par des rituels destinés à contribuer au rétablissement de l’ordre.
Nous savons donc que les plantes réagissent à une éclipse. En revanche, nous ne savons pas vraiment si ces quelques minutes ont une conséquence mesurable sur la récolte elle-même.
Ce qui est peut-être encore plus intéressant, alors, c’est ce que les sociétés humaines ont fait de ces quelques minutes : protéger les arbres fruitiers, éviter certaines activités, frapper des tambours lorsque le Soleil disparaissait, ou expliquer le phénomène à travers des figures comme Rahu, les dragons ou d’autres créatures célestes.
Quelques minutes durant lesquelles, pour les plantes comme pour les humains, le cours normal de la journée est soudainement interrompu.